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22.04.2008
Le gouvernement gèrerait sans gouverner ?
(Le projet de cette chronique est de faire court pour laisser place au débat.)
Il y a aujourd’hui des interactions fortes entre des actes posés par des personnages du politique et les acteurs sociaux et économiques. C’est bien là une des raisons du politique : qu’il ait une résonance dans l’économique et le social. Il y a aujourd’hui quelque chose de la conjonction entre les différentes actions des politiques dans un nouvel air du temps plus que fortement marqué par la consommation et la production, comme si de ces deux mamelles exclusivement vivait l’économique et le social. Alors, il m'est apparu intéressant d’interroger ces actions du politique de manière à en comprendre plus de sens. C’est de fait du métier du sociologue.
La première des images qu’il m’en revient est ceci : les événements de ces premiers dix mois de quinquennat donnent à penser que nombre d’acteurs politiques comme le gouvernement actuel de la France s’activent très prioritairement à vouloir équilibrer les comptes publics dans le même esprit de ce que fait pour elle une entreprise ordinaire via son contrôle de gestion. L’action de ces politiques et de ce gouvernement semble ne tendre qu’à sécuriser leurs comptes comme si leur objectif se résumait à une économie des coûts. On craindrait de leur part une ignorance quasi philosophique des conséquences de ces actions engagées, comme un laisser de côté volontaire. C’est l’absence d’investigation et d’instruction des dossiers qui semble caractériser cette posture aujourd’hui responsable d’un nombre impressionnant d’atermoiement, d’hésitations, d’affirmations suivies de reculades. A l’instar de ce que les sociologues indiquent de la post-modernité, ce mode de faire s’ancre dans la décision prise quasi exclusivement sur de l’information, voire une réflexion personnelle ou une croyance partagée mais loin de l’observation et de l’analyse. Un exemple de type de croyance ou d'opinion socialement partagées par quelques-uns : "Les chômeurs s'installent dans un confort de chômage... Il faut les bousculer pour qu'ils se remuent... Donc on renforce les contrôles..." mais de quelle étude relève cette pensée courte ? Tout donnerait à penser, alors, que ce gouvernement gèrerait sans politique, soit sans vision globale de ce que détermine (vise) son action en matière d’organisation de la société, de la vie des citoyens dans les domaines de la production, économiques et sociaux. Bien que ceci soit effectivement caricatural, on aurait l’impression qu’il gère mais ne gouverne pas.
Gouverner porte le sens d’orienter, de conduire quelque part comme le fait le gouvernail d’un navire. On serait alors en droit d’attendre d’un gouvernement qu’il ait une politique, c’est à dire une vision du monde et de la société orientant ses actions et que ses discours donneraient à voir. Or, de cela il semblerait qu’il n’y en ait pas et bien des symptômes nous invitent à le penser à notre insu. En effet, les discours ressemblent à des focus illustrés de verbatim en guise de démonstration et en forme de justifications. Le discours politique a pris la forme du slogan publicitaire, interjectif et imaginal, posant le monde comme tombant sous le sens dans un aveu d’inutilité de l’analyse. Les phrases de type « Il n’y a pas à chercher. Il faut agir… » et « Qu’est-ce qu’ils veulent les Français ? Ils veulent des résultats ! » tiennent lieux de projet de société. Ici, en fait, le système marchant tient lieu de modèle de société et fait projet à lui tout seul. L’acteur citoyen s’épuise dans le concept de consommateur contribuable.
Ce dont les habitants et les entreprises témoignent en terme de besoin, au-delà d’un hédonisme qui fait centre à leurs postures et comportements, point focal de leurs préoccupations comme un désir structurant, est un cadre de fonctionnement facilitant, faisant infrastructure libérant leurs actions et leurs activités. Or, s’il est à repenser cette infrastructure, dans un nouveau lien social postmoderne, ce sera davantage à l’aune de l’évolution de ces activités plus que de celle des seuls besoins des habitants et des entreprises pour lesquels ils conduisent eux-mêmes ces dites activités à titre marchand ou associatif et ce dans une démarche à la fois hédoniste et pragmatique. Bien de ces activités sont aujourd’hui de l’ordre du service tant à la personne qu’à l’organisation (là aussi dans un ici et un maintenant hédoniste et pragmatique).
Penser cette infrastructure nécessaire et renouvelée relève d’une vision sociétale construite sur l’instruction du dossier de société. Ce que nombre de sociologues indiquent de leurs observations des organisations est la centration de celui-ci sur la personne et l’intelligence. Il s’agit là d’une donnée nouvelle déjà indiquée au cours des années quatre-vingt, par exemple, par Alvin TOFFLER dans « Guerre contre guerre » et reprise plus tard par des Sumantra GHOSHAL et Christopher BARTLETT dès quatre-vingt dix huit. Or, la visée seule d’un développement économique, comme le dénonçaient déjà ces auteurs, tue le sujet et confisque l’intelligence par la mise du système sous le contrôle et la dictature du chiffre. C’est ce que l’on constate dans les organisations qui se re-taylorisent face à leur sentiment d’impuissance à gérer la complexité. Le gouvernement actuel parait s’inscrire aussi dans cette perspective. Peut-être n’est-il que l’échos d’une puissance décadente qui résisterait à sa propre disparition, à sa perte d’hégémonie, à son dés-enrichissement… C’est ce que des caricatures ça et là lui reprochent.
Or, on constate aujourd’hui que le pouvoir sociétal glisse inéluctablement vers les structures pragmatiques marquées d’humanisme, cette centration spiritualiste sur la personne, parce qu’elles sont l’échos des prospectives personnelles des acteurs communs. Le pouvoir se développe inexorablement dans l’élaboration de solutions alter-mondialistes et dans les groupes transnationaux. En forme de symptôme de ce glissement, montent en puissance irréversible les ONG, la collection de structures de type « Professions sans frontière », Greenpeace, Al-Kaïda, etc. Ces organisations sont la production en creux ou conséquence perverse d’un système libéral internationaliste et l’échos des attentes alternatives des acteurs pris dans de terribles frustrations conséquentes de ce système consumériste. Nous n’avons jamais, je crois, vécu de sociétés aussi violentes par les frustrations insidieuses et symboliques que son système génère. Il y a donc là, la naissance d’une nouvelle guerre universelle entre les décadents de l’ancienne puissance qui détient encore des richesses et des moyens considérables et cette poussée organisationnelle postmoderne aux morales indépendantes dont témoigne déjà cette nouvelle lutte de classe entre la gouvernance des entreprises (la bourse) et la création-production des biens et des services (l'entreprise). Le monde bouge et nous n’avons, certes, plus de certitudes…
Alors, on pourrait lire dans les événements médiatisés que le gouvernement, sans gouverner et dans cette posture d’abandon de sa prérogative, se présenterait au service des avatars d’un système prédoral voué à disparaitre faute de nourrissement ou d'espace vital. Il pourrait apparaitre comme une organisation moribonde et d’ancien régime dans lequel le repenser du politique serait plus qu’un enjeu de société, mais un fait qui sera avec ou sans les politiques actuels. Vaste programme…
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